En bref
- Le Trailing of the Sheep Festival célèbre une tradition de transhumance vieille de plus de 150 ans dans la vallée de Wood River, dans l’Idaho.
- Il puise ses racines dans l’histoire des bergers basques venus travailler l’élevage ovin dans l’Ouest américain, bien avant que Ketchum ne devienne une station de ski.
- Le festival est né pour maintenir vivante cette mémoire pastorale à un moment où l’élevage de moutons reculait réellement dans la région.
- Le Big Sheep Parade, point d’orgue du week-end, fait défiler plus de 1 500 moutons en plein centre-ville de Ketchum.
- L’édition 2026, la trentième, se tient du 7 au 11 octobre entre Ketchum, Hailey et Sun Valley.
Chaque automne, avant que la neige ne referme les cols de la vallée de Wood River, un rituel plus vieux que la station de ski elle-même reprend son cours à Ketchum, dans l’Idaho : des troupeaux de moutons redescendent des pâturages d’altitude vers leurs quartiers d’hiver, escortés par les bergers et leurs chiens. Ce mouvement, connu sous le nom de “trailing”, donne son nom au Trailing of the Sheep Festival, qui transforme depuis une trentaine d’années ce geste agricole ancestral en un temps fort culturel de plusieurs jours. Ce qui distingue ce festival des autres rendez-vous laine et tricot, c’est qu’il ne met pas en scène un artisanat reconstitué pour l’occasion : il rend visible une activité pastorale réelle, encore pratiquée, mais aujourd’hui minoritaire face à l’économie du ski qui a fini par redéfinir l’identité de la vallée. Comprendre ce festival suppose donc de remonter à l’histoire de la transhumance elle-même, à l’arrivée des bergers basques dans l’Ouest américain, et à la raison pour laquelle une communauté a choisi, un jour, de fêter ce qui aurait pu simplement disparaître dans l’indifférence.
Une vallée qui a vécu du mouton bien avant de vivre du ski
Avant que Ketchum ne devienne un nom associé aux pistes de Bald Mountain et au tourisme de sports d’hiver, la vallée de Wood River était avant tout un territoire d’élevage. Les sources locales sont unanimes sur ce point : les moutons traversent cette vallée depuis largement plus d’un siècle et demi, ce qui en fait l’un des piliers de ce que la région appelle elle-même son “héritage occidental”. Cette histoire précède de loin l’essor du ski, qui n’est devenu l’identité dominante de Ketchum et de Sun Valley qu’au XXe siècle. Pendant des décennies, ce sont les troupeaux, les bergers et les chiens de conduite qui rythmaient la vie économique et sociale de la vallée, bien plus que les remontées mécaniques.
Ce basculement d’une économie pastorale vers une économie touristique n’a rien d’anecdotique pour comprendre le festival. Il explique pourquoi le Trailing of the Sheep Festival ne se contente pas de montrer des moutons pour le folklore : il rappelle à une communauté qui s’est largement reconstruite autour du ski que son identité première n’a jamais totalement disparu, elle a simplement été reléguée au second plan. Le festival agit ainsi comme un pont entre deux strates de l’histoire locale, celle qui a précédé les pistes de ski et celle qui les a suivies.
Les bergers basques, artisans discrets de cette tradition
Un des fils les plus significatifs de cette histoire est l’apport des bergers basques. Venus d’Europe pour travailler dans l’élevage ovin de l’Ouest américain, ils ont apporté avec eux un savoir-faire pastoral déjà ancien, façonné par des générations de transhumance dans les Pyrénées, et l’ont adapté aux immensités de l’Idaho. Cette présence basque n’est pas un détail folklorique ajouté après coup pour donner de la couleur au récit : elle est constitutive de la manière dont l’élevage ovin s’est organisé dans cette partie des Rocheuses, bien avant que Ketchum ne devienne une destination de villégiature.
C’est cette rencontre entre un paysage américain et un savoir-faire européen qui a façonné le rituel du “trailing” tel qu’on le connaît encore aujourd’hui : la conduite des troupeaux depuis les alpages d’été, en altitude, jusqu’aux pâturages d’hiver de la vallée, à un rythme dicté par les saisons et non par un calendrier événementiel. Le festival ne réinvente donc rien : il donne un cadre public à un geste que les bergers, basques et autres, accomplissaient déjà silencieusement chaque automne, loin des regards, bien avant qu’un public de visiteurs ne vienne s’y intéresser.
Pourquoi un festival est né : donner une scène à une tradition qui reculait
Le Trailing of the Sheep Festival n’est pas né d’une volonté de créer un événement touristique de toutes pièces. Il s’inscrit dans un contexte où l’élevage ovin, autrefois pilier économique de la vallée, a réellement connu un déclin face à d’autres usages des terres et à la montée en puissance du tourisme de montagne. Face à ce risque de voir une mémoire collective s’effacer avec la disparition progressive des exploitations, la communauté locale a choisi de consacrer un festival annuel à cette histoire, pour que le passage des troupeaux continue d’avoir un sens visible dans la vie de la vallée, et pas seulement dans les souvenirs des familles d’éleveurs.
Ce choix rapproche le Trailing of the Sheep Festival d’autres célébrations pastorales européennes construites sur le même principe, comme l’Almabtrieb autrichien, qui marque lui aussi la redescente des troupeaux des alpages avant l’hiver. Dans les deux cas, il ne s’agit pas de spectacles inventés pour attirer des visiteurs, mais de rituels agricoles préexistants que la communauté a choisi de mettre en récit et en fête, au moment précis où leur pratique quotidienne devenait plus rare. Le festival de Ketchum s’inscrit ainsi dans une histoire courte à l’échelle du siècle, mais dans une continuité pastorale qui, elle, se compte en générations.
Depuis sa création, le festival a grandi année après année jusqu’à atteindre, en 2026, sa trentième édition, un jalon qui témoigne d’un ancrage désormais solide dans le calendrier local. Ce que célèbrent réellement les organisateurs à travers ce nombre d’éditions, ce n’est pas tant la longévité d’un événement que celle d’une pratique agricole qu’ils ont réussi à maintenir visible pendant trois décennies, alors même que le nombre d’éleveurs continuait de décliner.
Le Big Sheep Parade : quand la ville s’efface devant le troupeau
S’il fallait résumer en une seule image ce qui rend le Trailing of the Sheep Festival différent des autres rassemblements consacrés à la laine et au tricot, ce serait le Big Sheep Parade, point culminant du dernier jour de l’événement. Plus de 1 500 moutons envahissent alors littéralement les rues du centre de Ketchum, encadrés par leurs bergers et leurs chiens de conduite, dans un cortège qui n’a rien d’une reconstitution costumée : c’est le même geste de transhumance que pratiquaient déjà les bergers de la vallée bien avant l’existence du festival, simplement rendu visible et accessible au public.
Cette scène installe le festival dans une catégorie à part parmi les événements laine et tricot. Là où la plupart des salons et fêtes de la laine mettent en avant des produits finis, des exposants et des ateliers, le Big Sheep Parade montre la matière première du fil, en mouvement, dans son contexte réel d’origine : un troupeau vivant qui traverse une ville construite, aujourd’hui, davantage autour du ski que du pastoralisme. Ce contraste entre l’agitation urbaine ordinaire de Ketchum et l’irruption d’un troupeau entier dans ses rues principales est précisément ce qui donne au festival sa force symbolique : pendant quelques heures, l’identité pastorale de la vallée reprend physiquement le pas sur son identité de station.
Une semaine construite autour du travail réel des bergers
Autour du Big Sheep Parade, le festival déploie sur cinq jours, du jeudi au dimanche, une programmation qui mêle plusieurs facettes de cet héritage pastoral. Des démonstrations de tonte permettent d’observer un geste technique directement lié à la production de laine, tandis que des concours de chiens de troupeau, les sheepdog trials, mettent en valeur le rôle central de ces animaux dans la conduite des troupeaux à travers la vallée. Ce volet n’a rien d’un simple divertissement : il rend hommage à un travail de dressage et de coopération entre l’humain et l’animal qui conditionne, très concrètement, la réussite de la transhumance chaque année.
Le festival propose également des classes pratiques autour du filage et du travail de la laine, permettant aux visiteurs de relier, dans le même week-end, le mouton vivant qui traverse la rue et le fil qui en est issu une fois transformé. Un volet culinaire, mettant en avant les produits de la région, complète cette programmation, tout comme des concerts qui ancrent le festival dans une ambiance de fête populaire plutôt que dans celle d’un salon professionnel. Cette diversité d’activités, organisées à Ketchum, Hailey et Sun Valley, permet au festival de toucher aussi bien des amateurs de tricot venus pour la matière première que des habitants attachés à l’histoire locale ou des visiteurs simplement curieux de découvrir un pan méconnu de l’Ouest américain.
Ce qui distingue ces ateliers de filage d’une simple animation touristique, c’est leur ancrage direct dans la semaine du festival : ils se tiennent au moment même où les troupeaux traversent la vallée, et non dans un contexte hors-sol. Une visiteuse qui s’installe devant un rouet pendant le Trailing of the Sheep Festival travaille, dans le même mouvement, la matière première d’un élevage qu’elle a pu voir défiler la veille ou le lendemain dans les rues de Ketchum. Cette proximité entre le geste du filage et la réalité du pastoralisme local donne à ces classes une portée que n’ont pas toujours les ateliers proposés dans des salons plus urbains, coupés de tout lien direct avec un troupeau réel.
Ketchum, entre glamour de station de ski et mémoire pastorale
Ce qui donne au Trailing of the Sheep Festival sa profondeur particulière, c’est la tension qu’il révèle dans l’identité même de Ketchum. La ville, adossée à Sun Valley et à ses pistes de Bald Mountain, s’est construite depuis plusieurs décennies une réputation de destination de ski haut de gamme, attirant des visiteurs pour ses activités de montagne, sa pêche, sa randonnée, ses galeries d’art et ses commerces. Cette image de station élégante coexiste pourtant, le temps d’un week-end d’octobre, avec le rappel brutal et vivant que la vallée doit d’abord son existence économique aux moutons, bien avant les remontées mécaniques.
Le festival ne cherche pas à trancher entre ces deux identités, il les fait cohabiter. Le même public qui fréquente les galeries d’art et les boutiques de Ketchum se retrouve, en octobre, à regarder passer un troupeau de plus de mille cinq cents bêtes dans la rue principale. Cette juxtaposition, loin d’être artificielle, est précisément ce qui donne au Trailing of the Sheep Festival son caractère singulier parmi les événements consacrés à la laine : il ne se déroule pas dans un cadre rural isolé, mais au cœur d’une ville qui a, pour une grande partie de son économie actuelle, tourné le dos à ce passé pastoral sans jamais totalement l’effacer.
Pour la communauté locale, ce moment a une valeur qui dépasse largement l’attrait touristique. Il permet aux familles encore liées à l’élevage ovin de voir leur histoire reconnue publiquement, à un moment où leur activité n’occupe plus la place centrale qu’elle occupait autrefois dans l’économie de la vallée. Le festival fonctionne ainsi moins comme une attraction que comme un acte de mémoire collective, renouvelé chaque année devant un public de plus en plus large.
Ce que ce festival raconte à celles qui tricotent
Pour une personne qui pratique le tricot, ce festival offre quelque chose que peu d’événements laine proposent réellement : la possibilité de remonter jusqu’à l’origine vivante du fil. La plupart des salons consacrés à la laine présentent des pelotes, des échevaux ou des fibres déjà transformées, sans que le visiteur ne voie jamais l’animal dont elles sont issues, ni le paysage dans lequel il a vécu. Le Trailing of the Sheep Festival inverse cette logique : il place le troupeau au centre du récit, avant même d’évoquer le fil, et laisse chacun reconstituer par lui-même le chemin qui mène de la toison au tricot fini.
Cette dimension change aussi le regard porté sur les gestes techniques enseignés pendant le week-end. Une démonstration de tonte ou un atelier de filage pris isolément reste une compétence artisanale parmi d’autres ; replacé dans le contexte d’une transhumance de plus de 150 ans, encore pratiquée par de vraies familles d’éleveurs, ce même geste devient le prolongement direct d’une histoire de la vallée de Wood River. C’est cette continuité, entre le mouton qui descend de la montagne et la main qui travaille ensuite sa laine, que le festival donne à voir de façon rare, loin d’un simple argument marketing autour de la laine “locale” ou “authentique”.
Informations pratiques
L’édition 2026 du Trailing of the Sheep Festival se déroule du 7 au 11 octobre, entre les villes de Ketchum, Hailey et Sun Valley, dans la vallée de Wood River, en Idaho. Le week-end se referme traditionnellement par le Big Sheep Parade, le dimanche, temps fort où le troupeau traverse le centre de Ketchum. Pour les horaires détaillés, les modalités d’accès et les informations d’hébergement, consultez la fiche complète du festival.
FAQ
D’où vient le nom “Trailing of the Sheep” ? Il fait référence au “trailing”, le geste consistant à faire descendre les troupeaux de moutons des pâturages d’altitude vers leurs quartiers d’hiver, une pratique de transhumance ancienne dans la vallée de Wood River.
Depuis quand la transhumance existe-t-elle dans la vallée de Wood River ? Les moutons traversent cette vallée depuis largement plus d’un siècle et demi, ce qui en fait l’une des traditions agricoles les plus anciennes de la région.
Quel est le lien entre ce festival et les bergers basques ? Des bergers venus du Pays basque ont participé à façonner l’élevage ovin de l’Ouest américain dans cette région, apportant un savoir-faire pastoral qui a marqué durablement la pratique du trailing dans la vallée.
Pourquoi le festival a-t-il été créé ? Il est né pour maintenir vivante la mémoire de la transhumance à un moment où l’élevage de moutons reculait réellement dans la vallée, face à la montée en puissance du tourisme de ski.
Qu’est-ce que le Big Sheep Parade ? C’est le temps fort du dernier jour du festival, un défilé de plus de 1 500 moutons à travers le centre-ville de Ketchum, encadrés par leurs bergers et leurs chiens de troupeau.
Le festival ressemble-t-il à d’autres traditions pastorales dans le monde ? Il est souvent comparé à l’Almabtrieb autrichien, qui célèbre lui aussi la redescente des troupeaux des alpages avant l’hiver, selon une logique de fête communautaire liée à un rituel agricole préexistant.
Le festival se limite-t-il à la ville de Ketchum ? Non, il se déroule sur plusieurs villes de la vallée de Wood River, Ketchum, Hailey et Sun Valley, chacune accueillant une partie de la programmation.
L’élevage ovin existe-t-il encore aujourd’hui dans la vallée ? Oui, mais à une échelle réduite par rapport à son importance historique, ce qui donne justement au festival sa fonction de mémoire et de transmission.
Sources
- Wikipedia, article “Trailing of the Sheep”
- Visit Sun Valley, “30th Annual Trailing of the Sheep Festival”
- KIVI-TV, “Trailing of the Sheep Event Guide”
- Wood River Weekly, “Trailing of the Sheep Festival Celebrates Sheep Ranching and the West”
- Lake.com, fiche événement
- KMVT, “29th Annual Trailing of the Sheep festival honors local heritage”
- Idaho Preferred, “28th Annual Trailing of the Sheep Festival”
- Idaho Falls Magazine, “One of the World’s Most Unique Cultural Festivals is All About Sheep”

